— La grande Déonise —
C’est la mythologie fondatrice d’Eondrul : née de l’Aiguille et du sacrifice des Neuf devenus pierres, puis fracturée quand Lëoran donna un corps à l’Ombre — un récit dense et cosmique, indigeste pour certains, profondément parlant pour d’autres.
— L’aiguille —
— 1.I —
Longtemps, le néant régna en maître. De son pouvoir, il dominait le temps et l’espace. Là, dans l’obscurité cosmique, pulsait une mince lumière : une aiguille scintillante, singulière, comprimée de toutes parts.
Mais les trois forces primordiales, soumises à l’unique profondeur de l’univers, voulurent imploser. Certains diraient qu’alors naquit la première alliance du monde — le battement d’une première conscience : l’union du tout. L’univers naquit de cette petite chose.
Dans l’abîme, les trois grandes forces dévorèrent l’obscurité qui ne pouvait que contempler la puissance de l’union, comme une chose insaisissable.
— 2.II —
L’aiguille se morcela dans l’implosion du monde, libérant tout ce qu’elle contenait, déchirant l’obscurité comme une toile de jute. De virevoltantes boules cheminèrent désormais sans la moindre résistance, s’organisant en quelques points lumineux dans l’espace et à travers le temps. Les forces trouvèrent enfin leur liberté.
— 3.III —
Ces boules scintillantes, enfants de la grande aiguille, jouaient, bondissaient, tournoyaient. Elles prenaient conscience d’être. Des millions d’étoiles s’étirèrent dans le vide, contemplant l’immensité.
— 4.IV —
Neuf d’entre elles s’animèrent d’amusantes danses cosmiques. Des créatures sans nom, mais dotées d’une conscience, d’une puissance et d’une forme.
C’est là que l’obscurité se vengea de l’union. Elle occulta la traversée des Neuf d’un manteau d’ombre, brume du néant. Les Neuf s’entrechoquèrent dans une explosion terrible. Elle avait brisé l’organisation et révélé son dessein : le chaos.
— Le corps cosmique —
— 2.I —
Les neuf formes se percutèrent. La roche s’amoncela tandis que la lumière faiblissait. Le bruit d’une étoile à l’agonie n’est pas une chose plaisante. Les Neuf pourtant hurlaient de douleur sous la pierre. Battant faiblement, ils s’éteignirent peu à peu dans le chaos.
Quand soudain, dans le silence de l’univers, l’écho de l’aiguille offrit ses dernières forces. L’onde, sous forme d’une fumée lumineuse, pénétra la roche dure et la traversa de part en part. Elle chercha le cœur de ses enfants, leurs poitrines soudées entre elles, et termina sa course en une puissante bulle aveuglante : un œil, permanent, tourné vers ses enfants.
— 2.II —
Le silence précéda l’explosion astrale. Le néant admirait son chaos. Mais la victoire avait un goût amer. Le sacrifice de l’aiguille ne lui suffisait pas. Le reste devait disparaître.
— 3.III —
Au fond de la roche, neuf fumées se détachèrent et montèrent. Elles gagnèrent la surface, semblables à des poussières blanches glissant sur la terre.
— 4.IV —
L’obscurité entra dans une rage terrible et s’engouffra dans la roche, perçant la lumière avant de se mêler aux poussières. Elle pénétra le cœur de ce monde, puis en sortit affaiblie et disparut.
Des êtres conscients se réveillèrent sur la surface d’une terre sèche, sous le regard brûlant d’un œil doré.
— Les Déons —
— 3.I —
Les êtres se relevèrent sur la roche encore marquée par la collision des Neuf. Sortis des fumées blanches, ils hésitèrent, sans forme. Alors chacun se lia à une part du monde.
L’un devint la Lumière — Usalani —, un autre prit la forme du Savoir, un autre celle de la Mémoire. Les six restants se fondirent dans les éléments : Roche, Eau, Feu, Vent, Foudre et Vie.
Ainsi se dessinèrent les Neuf visages du monde, debout sur la terre nue, sous le regard immobile de l’œil doré.
— 3.II —
Longtemps, le calme régna. Un calme d’astre, presque trop long, où la roche ne tremblait plus, où l’œil doré demeurait suspendu dans un ciel sans nuages.
Les Déons façonnaient peu à peu le monde. La Roche se dressait en montagnes, l’Eau creusait des lits, le Vent polissait les hauteurs, le Feu réchauffait les entrailles, la Foudre ouvrait des cicatrices brillantes dans le ciel, la Vie cherchait son chemin entre poussière et lumière.
Mais sous leurs pas, quelque chose changeait.
Dans les profondeurs, l’obscurité germa. Elle prit la forme d’une lave épaisse, d’une encre lourde, d’une boue sans couleur. Elle glissait dans les veines de la terre, se rassemblant en noyaux sombres, prête à remonter vers la surface.
— 3.III —
Le premier signe fut si faible que les Déons n’y prêtèrent pas attention. La roche se fissura en lignes fines, d’où suinta une lave noire, lente et silencieuse. Par endroits, l’eau que façonnait le Déon des flots se troubla, prenant la couleur de la boue. Le vent lui-même hésita, charriant un souffle plus lourd.
La Vie sentit le monde se contracter sous ses pieds. Là où elle posait sa main, quelque chose résistait, comme une graine refusant la lumière. Elle appela le Savoir et la Mémoire pour qu’ils regardent avec elle ces veines sombres qui naissaient dans le corps du monde.
Ils comprirent alors que le calme n’avait été qu’une attente.
— Eondrul —
— 4.I —
La lutte commença sans cri, comme un tremblement au fond du monde. La lave d’encre remonta des failles, cherchant les Déons pour les dissoudre. La surface se déchira, la lumière vacilla, et même l’œil doré sembla hésiter.
Alors les Neuf comprirent qu’aucune forme libre ne pourrait contenir ce qui germait dans les profondeurs. Pour que le monde vive, il fallait se figer.
Ils se réunirent une dernière fois et firent leur choix. Chacun se condensa, se contracta, se resserra jusqu’à devenir une pierre :
la pierre de Lumière,
la pierre de Savoir,
la pierre de Mémoire,
la pierre de Roche,
la pierre d’Eau,
la pierre de Feu,
la pierre de Vent,
la pierre de Foudre,
la pierre de Vie/ Nature.
L’obscurité, elle, fut rassemblée ailleurs. Tout ce qui restait de sa nuit fut compressé dans une roche à part, si dense que même la lumière semblait s’y briser : la pierre d’Ombre. On la cacha au plus profond d’Eondrul, loin même des cercles à venir.
Le monde prit ce nom : Eondrul, corps de pierre, d’eau et de ciel, marqué par le sacrifice des Neuf.
— 4.II —
Après la lutte, Eondrul entra dans un long silence. La surface se calma peu à peu : la roche se figea, l’eau trouva ses lits, le vent reprit sa course, le feu se tapit dans les entrailles du monde.
Les Neuf n’avaient plus de corps, mais leur présence demeurait, diffuse, portée par les pierres enfouies. L’œil doré veillait toujours, suspendu au-dessus d’Eondrul, témoin immobile de leur sacrifice.
Sous la terre, les neuf pierres reposaient, chacune reliée à une part du monde. La pierre d’Ombre dormait à part, lourde et close, comme un cœur refusant de battre.
— 4.III —
Au premier âge d’Eondrul, un seul peuple se leva avant tous les autres : les Anarias.
C’étaient des êtres d’écorce et de sève, de hauts arbres qui marchent, de deux à trois mètres de taille, leurs racines se faisant pas, leurs branches se balançant comme des bras. Ils avançaient lentement, mais chacun de leurs pas semblait peser des siècles.
Guidés par un instinct ancien, les Anarias entendirent l’appel venu du sol. Ils trouvèrent les neuf pierres enfouies dans la terre et les entourèrent de leurs racines. Ils bâtirent autour d’elles des bosquets sacrés, des cercles de troncs vivants, et jurèrent de les conserver, silencieux gardiens des traces des Déons.
— Les Anarias —
— 5.I —
Parmi eux vivait un Anaria différent des autres. Sa sève vibrait d’un désir que ses frères ne comprenaient pas. Là où ils se contentaient de veiller, lui voulait concevoir. On le nomma Lëoran.
Il revenait souvent près des lieux interdits, là où la terre était lourde et muette. Sous ses racines, profondément, la pierre d’Ombre reposait, serrée dans la roche comme un noyau obscur. Les Anarias évitaient cet endroit, mais Lëoran s’y tenait longuement, immobile. Il sentait là une présence autre que celle des Neuf.
Un cycle, alors qu’il étendait ses racines plus bas qu’aucun des siens, la pierre d’Ombre lui parla. Pas par des mots, mais par une pression insistante dans sa sève, une demande qui brûlait : elle se disait à l’étroit, enfermée dans un bloc muet. Elle lui montra des images : des corps dressés, marchant, veillant sur Eondrul.
Donne-nous des corps, semblait-elle dire. Aux pierres. Aux Déons. Nous ne sommes pas faits pour rester immobiles.
Lëoran crut entendre là la volonté des Déons eux-mêmes, prisonniers de leurs pierres. Il pensa leur obéir, accomplir enfin ce que les autres Anarias n’osaient pas tenter.
— 5.II —
Il commença par la pierre de Roche. Sous ses racines, la matière vibra. Lëoran imagina un gardien de pierre, massif, inébranlable. La roche se souleva, se plia, prit forme. Bientôt se dressa devant lui un corps de minéral pur : un colosse simple, aux lignes stables, qu’il nomma Perlarium.
Puis il se tourna vers la pierre liée à la Vie et à la nature. Il rêva d’un arbre encore plus grand que les Anarias, un tronc qui toucherait le ciel, dont les racines descendraient jusqu’aux profondeurs. La pierre répondit. Un arbre majestueux jaillit de la terre, couronné de feuilles innombrables, frémissant de sève lumineuse.
La pierre d’Ombre s’impatienta. Sa présence devint plus lourde dans la sève de Lëoran, pressante, brûlante. Elle réclamait son tour. Lëoran hésita. Il ne voulait pas lui donner un corps solide, ni de bois ni de pierre. Alors il imagina pour elle quelque chose de plus léger : un nuage, forme diffuse, sans prise, qui glisserait dans le ciel.
Ce fut là que tout bascula.
Au moment où Lëoran traçait dans son esprit le contour de ce nuage, l’obscurité se jeta dans la forme. Elle remonta d’un bloc, comme une marée noire, se rua dans ce corps vaporeux et le remplit jusqu’à l’étouffer. Le nuage se fit dense, sombre, comme un trou dans le ciel. Il se détacha de la terre et commença à se mouvoir de lui-même au-dessus d’Eondrul.
Lëoran voulut continuer, donner un corps aux autres pierres, équilibrer ce qu’il venait de faire. Mais il n’en eut pas le temps.
Le sol trembla, les Anarias sentirent le déséquilibre courir dans les racines du monde. Ils levèrent leurs branches vers le ciel et virent le nuage d’Ombre tourner au-dessus de Perlarium et de l’arbre majestueux, comme un vautour patient.
Alors ils comprirent qu’une brèche avait été ouverte. Les pierres n’étaient plus seulement des présences enfouies : certaines avaient des corps. Et l’Ombre aussi.
Par crainte que leurs racines ne servent encore de canal à la pierre d’Ombre, ils prirent une décision lente, mais irrévocable. Ils renoncèrent à habiter le cœur d’Eondrul.
Les Anarias se détachèrent des terres profondes et gagnèrent une île entourée d’eau, loin des failles où dormaient les pierres : l’Île de Félicité. Là, ils s’exilèrent et jurèrent de ne plus prêter l’oreille aux murmures de la pierre d’Ombre.
Depuis lors, tous les Anarias vivent sur l’Île de Félicité, gardiens en exil d’un monde qu’ils ont aidé à façonner, tandis qu’au loin, sur Eondrul, Perlarium, l’arbre majestueux et le nuage d’Ombre se dressent encore, témoins muets de la faute de Lëoran et du premier déséquilibre.
Certains disent que l’Œil est le dernier fragment de l’Aiguille, incapable de devenir pierre
L’Œil doré n’est plus un Déon : c’est le soleil. qui regarde ses enfants.
